© 2019 by Celine LANGUEDOC

Céline Languedoc - Rencontre

 

La Guadeloupe n’est pas une île, ni même un archipel. Elle est une constellation, mais d’une forme qui défie les géographies et les liens trop simples. Elle est à la fois sol et idée, appartenance et libération, racine et piste d’envol.Peut-être certains n’y voient-ils qu’une attache, un pieu et une laisse. Mais Céline Languedoc pratique sa Guadeloupe selon la géométrie non euclidienne des poètes, des sages et des âmes libres, dans un entrelacs de musiques, de langues et d’inspirations.

D’ailleurs, au moment du premier album, beaucoup d’artistes aiment à exhiber des cris de racine et de puissance verticale. Céline Languedoc offre le simple mot de Rencontre. Et c’est bien plus qu’un titre habile et sincère : elle invite à la rencontre avec l’héritage et le patrimoine antillais, mais aussi avec un parcours modelé par des croisements, des apports, des métissages, des emmêlements.

Une chanteuse antillaise ? Oui, bien sûr. Et aussi une chanteuse gospel, une chanteuse jazz, une chanteuse blues, une chanteuse cri. Une chanteuse de France, des Antilles, d’Amérique, d’aujourd’hui.
Céline Languedoc est née en Europe, découvre la terre de Guadeloupe à l’âge de dix ans puis retourne en France après avoir passé son bac – le parcours de milliers de jeunes domiens chaque année. Mais entretemps, il y a eu l’enracinement dans sa foi, la découverte du gospel, la fréquentation du gwo ka rural, la maîtrise de la langue créole, les premiers groupes de musique…


De retour en France, elle poursuit le double parcours spirituel et artistique du gospel. Après deux ans à Montpellier, elle revient à Paris en 2000 et découvre la vie de choriste, qui l’amènera à côtoyer Chimène Badi, Garou, Lokua Kanza, Kayna Samet, Ometis… Elle se présente aux auditions de la comédie musicale Le Roi Lion au théâtre Mogador. Elle y sera Shenzi, de 2007 à 2010. Puis elle rencontre Dick Annegarn qui l’engage pour la tournée Folk Talk, consacrés à l’exploration du folk et du blues américains.


Expériences nourrissantes qui la confrontent à des formes et des répertoires variés, tout en la convainquant peu à peu d’écrire et de composer. D’emblée, elle choisit de ne pas mutiler son univers et son bagage, de ne pas réécrire son histoire, puisqu’elle se dit heureuse de toutes les étapes de son parcours. Alors elle s’exprime principalement en créole, mais aussi en français ou en anglais. Elle retrouve la droite simplicité des textes populaires du gwo ka, mais avec la finesse et la souplesse de l’écriture d’Édith Lefel. Elle affirme haut et fort la fermeté de son enracinement dans l’amour et la paix. Elle enlace le jazz, la biguine, la chanson, le blues, le gospel dans une expression très personnelle mais fermement enracinée. Un travail patient, sans urgence, très intime… Elle monte une sorte d’all star band des jeunes musiciens antillais. Le pianiste est martiniquais. Le batteur Arnaud Dolmen, le guitariste Ralph Lavital et le percussionniste Sonny Trouvé sont guadeloupéens.


Le bassiste Frank « Boom » Jean est haïtien. Le saxophoniste Irving Acao et le contrebassiste Damian Nueva sont cubains. Le flûtiste Bastian Mayras est français. Le quatuor de base Privat-Dolmen-Lavital-Jean assure tout l’album, certaines chansons étant visitées par l’un ou l’autre des autres musiciens invités. Et cela ressemble à une métaphore d’Antilles ouvertes, tantôt très roots et tantôt savantes, tantôt méditatives et tantôt dansantes.


À elle seule, la voix de Céline Languedoc est reflet de cette diversité. Elle est l’élan du gospel, la gouaille du gwo ka, la séduction de la chanson, la profondeur de la soul, la force insolente de la fanm poto mitan, l’élégance du music-hall, la noblesse du jazz… Elle ose adapter l’immense Summertime de Gershwin en créole, lui donnant une nouvelle vérité historique et spirituelle.


Rarement gravité n’aura été aussi heureuse. Rarement traversée des destinées du monde créole n’aura été aussi joyeuse et pacifiée – de la grande joie des âmes qui savent espérer, de la grande paix des cœurs droits. Peut-être est-ce pour cela qu’appeler Rencontre cet album est aussi pertinent : ces douze titres dessinent un univers d’une ferveur et d’une force telles que l’on ne peut qu’y entendre une personnalité d’exception.

Bertrand DICALE